Bénin 2015 : heurs et malheurs d’une «démocratie exemplaire»

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Bénin 2015 : heurs et malheurs d’une «démocratie exemplaire»

Un marathon électoral s’ouvre le dimanche 26 avril au Bénin. Il a le potentiel de recomposer profondément le paysage politique, tandis que des nuages s’amoncellent dans le ciel de la démocratie béninoise, née des turbulences politiques des années 1990.

Les Béninois vont aux urnes ce dimanche 26 avril 2015 pour élire leurs députés. Quelque 4 470 591 électeurs sont convoqués pour choisir les 83 représentants qui siègeront au Parlement unicaméral de Porto-Novo. Ce scrutin législatif constitue le premier temps d’un nouveau cycle électoral, qui prendra fin avec la tenue en avril prochain de la présidentielle. Entre-temps le bon peuple du « Quartier latin de l’Afrique » aura aussi voté pour les élections communales, municipales et locales, reportées depuis mars 2013 et programmées pour le 31 mai de cette année.

Ces scrutins locaux et nationaux annoncent un renouvellement en profondeur du paysage politique béninois, avec en prime l’élection en 2016 du successeur de l’actuel chef de l’Etat Thomas Boni Yayi, qui, lui, aura atteint en 2016 la limite des deux mandats présidentiels autorisés par la Constitution. Cette recomposition annoncée du paysage politique ne fait pas peur aux Béninois qui, depuis qu’ils ont adopté il y a vingt-cinq ans la démocratie multipartite et libérale, ont eu tout le loisir de s’adapter au charme des alternances politiques.

Naissance d’une tradition démocratique

Autrefois colonie française, le Bénin a accédé à l’indépendance en 1960. Après avoir traversé une décennie d’instabilité, ce pays a connu, entre 1972 et 1990, une dictature militaire, d’obédience marxiste-léniniste et particulièrement dure. Puis, il sera l’un des rares pays de l’Afrique occidentale à se débarrasser du joug totalitaire pour s’engager dans la voie de la démocratie.

La réunion en 1990 de toutes les forces vives du pays dans le cadre d’une Conférence nationale sera à l’origine d’un véritable processus de renouveau démocratique. Ce processus a débouché sur l’adoption d’une nouvelle Constitution garantissant le pluralisme politique et les droits fondamentaux. Depuis, Cotonou a organisé sans accrocs majeurs cinq élections présidentielles (le mandat du président dure cinq ans), six législatives (le Parlement est renouvelé tous les quatre ans) et deux élections communales et municipales (ainsi qu’une élection locale).

Les premières élections législatives et présidentielle pluralistes ont eu lieu en 1991 avecl’arrivée au pouvoir de Nicéphore Soglo, premier président issu de la société civile. Le pays a connu ensuite deux alternances politiques avec le retour inattendu aux affaires en 1996 del’ancien dictateur Mathieu Kérékou – mais, cette fois, par la voie des urnes -, et l’élection en 2006 du candidat indépendant Thomas Boni Yayi, ancien gouverneur de la Banque ouest-africaine de développement. Ce dernier a été réélu en 2011.

Organisation logistique chaotique

Malgré une relativement longue pratique de la démocratie libérale et pluraliste au Bénin, des inquiétudes pèsent sur l’évolution de la vie politique béninoise. Elles concernent en premier lieu l’organisation logistique des scrutins, une organisation pour le moins chaotique.

Le retard excessif enregistré pour la distribution de cartes d’électeurs est emblématique de ce dysfonctionnement opérationnel. Alors que la loi électorale fixe un délai de 15 jours minimum avant la date du scrutin pour la distribution de ce sésame précieux, l’opération n’a pu commencer que le dernier lundi avant le week-end électoral et devra se poursuivre sur l’ensemble du territoire jusqu’à la veille du vote.

Les responsables du Conseil d’orientation et de supervision de la liste électorale (Cos/lépi), l’instance chargée de la confection et de la distribution des cartes électorales, ont expliqué ce retard par des désaccords avec le gouvernement sur le financement de l’opération.

C’est encore une sombre histoire de financement qui a retardé l’actualisation de la liste électorale permanente et informatisée (lépi). La mise à jour de cette dernière avait été réclamée par l’opposition. On se souvient que celle-ci avait contesté auprès de la Cour constitutionnelle la réélection du président Yayi en 2011. On l’accusait de s’être fait élire sur la base d’une première version incomplète de la liste électorale.

La refonte complète de la liste a été décidée en 2012 et le Cos/lépi composé de députés de la majorité présidentielle et de l’opposition a été mis en place en mai 2013, avec pour mission de mener à bien la rectification de la liste avant la fin de l’année. Or en raison de la révision à la baisse par le gouvernement du budget prévisionnel prévu pour la mission, l’opération n’a pu s’achever qu’en mars 2015, entraînant le report des élections communales, municipales et locales.

Sans l’intervention de la Cour constitutionnelle qui en début d’année a sifflé la fin de la récréation en fixant le calendrier des prochains scrutins, le blocage du processus électoral aurait pu se poursuivre encore longtemps. D’autant que des considérations d’ordre politique n’étaient peut-être pas étrangères à ce blocage.

Le gouvernement reproche aux députés d’avoir voulu instrumentaliser les travaux du Cos /lépi pour retarder les échéances des scrutins locaux et accroître leurs chances de les emporter. Ils auraient estimé que leurs chances seraient d’autant plus grandes que l’influence du chef d’Etat sortant, en fin de mandat constitutionnel, sera moindre, explique Francis Adebola Laleyé, spécialiste des questions de gouvernance et auteur d’un rapport sur les élections béninoises pour l’Institut d’études sur la sécurité basé à Dakar. « Ces calculs bassement électoraux auxquels s’adonnent aussi bien les élus de la majorité que ceux de l’opposition s’expliquent par le clientélisme politique qui caractérise le Bénin et d’autres pays africains », ajoute le spécialiste.

Prolifération des partis

L’émiettement de la représentation nationale sous l’effet d’un multipartisme anarchique est une seconde source d’inquiétude s’agissant de l’avenir de la démocratie béninoise. En réaction à 17 ans de dictature du parti unique, écrit le constitutionnaliste français Stéphane Bolle, « les partis politiques ont proliféré, ce qui a entraîné, avec l’application de la représentation proportionnelle, une atomisation sans précédent du paysage politique béninois ». Ce phénomène s’est accentué au cours des dernières années, favorisé par la pratique de la « transhumance » d’un parti à l’autre, d’une part, et l’imposition, d’autre part, de la limite d’âge pour la candidature à la présidentielle.

Entre 1991 et 2015, le nombre de partis est passé de 36 à plus de 200, sans que ce foisonnement traduise une véritable diversification de l’offre politique. A cet égard, le nombre de partis ou de regroupements de partis autorisés par la Commission électorale nationale autonome (Céna) à concourir aux législatives est un reflet plus véridique des rapports de force politiques dans le pays à un moment donné.

Ainsi, aux élections du 26 avril, 19 formations politiques dont 14 regroupements de partis, tous agréés par la Céna, seront en lice pour solliciter les faveurs des électeurs. Parmi les entités les plus connues sont la coalition présidentielle les Forces Cauris pour un Bénin émergent (FCBE) et l’Union fait la Nation (UN) qui rassemble les principaux ténors de l’opposition.

Les FCBE regroupent une quarantaine de petits partis qui soutiennent l’action du président Boni Yayi, mais elles ont vu leurs effectifs parlementaires se réduire en peau de chagrin ces dernières années à cause de nombreuses défections. Quant à l’UN, créée en 2008, elle est le grand creuset des partis opposés au régime de Boni Yayi. C’est d’ailleurs sous l’étiquette de l’UN qu’Adrien Houngbédji a défié le président candidat lors de la présidentielle de 2011. Le chef de l’Etat l’a remporté dès le premier tour avec 53,14% des voix contre 36% pour son challenger.

Parmi les autres formations en lice aux législatives de 2015, il faut citer la Renaissance du Bénin qui soutient la candidature à la députation de Léhady Soglo, fils de l’ancien président Nicéphore Soglo, l’Alliance Soleil regroupant les partis du Nord à l’exception de ceux alliés à Boni Yayi, et enfin, la Force des démocrates unis (FDU) du président de l’Assemblée nationale Mathurin Coffi Nago. Celui-ci vient de quitter avec fracas la majorité présidentielle pour former son propre parti et sans doute aussi pour mieux affirmer ses propres ambitions pour la magistrature suprême.

Enjeux

L’effervescence pré-électorale à laquelle on assiste en ce moment, au Bénin, traduit l’importance des enjeux du marathon électoral qui débutera le 26 avril. Les enjeux sont énormes, car ce scrutin permettra avant tout de savoir qui vaut quoi sur le terrain politique, tant au niveau local qu’au niveau national. Plus généralement, c’est la stabilité du régime qui est menacée avec l’élection d’un Parlement fragmenté et dominé par des personnalités, à l’image de la sixième mandature finissante qui a été gangrenée par des ambitions personnelles et le clientélisme.

Ces élections permettront aussi de clarifier le débat sur la succession de Boni Yayi qui envenime la vie politique depuis quelque temps. Paradoxalement, la campagne des législatives a été dominée moins par l’avenir des partis politique que par celui du président. Les Béninois craignent de voir le président sortant briguer un troisième mandat. Pour ce faire, il va devoir changer la Constitution du 11 décembre 1990 qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Aura-t-il une majorité pour le faire ? Eléments de réponse dès le 27 avril.

rfi

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